© JULES BRETON FAMILY ARCHIVES
Le repos au coin du feu
1855-1860
[Signé en bas à droite : Jules Breton]Huile sur toile
32×48 cm (12½×19 in.)
États-Unis, collection particulière
Sujet
L’une des premières scènes d’intérieur au coin du feu est certainement L’Orage de 1855 (Cummer Museum of Art and Gardens, Jacksonville, Florida, USA), dans laquelle la cheminée, placée de la même manière, au fond à droite de la pièce où se tient toute une famille, est encore plus simple et dénudée. Mais c’est une esquisse d’ensemble, libre et vigoureuse, reprise pour une peinture du Salon de 1865, La Lecture (1865) (USA, coll. part.), qui se rapproche le plus de cette atmosphère intime et paisible rencontrée dans Le Repos au coin du feu. Dans un environnement assez proche, la composition, également très rustique, est un peu plus ramassée vers la cheminée, à droite aussi, autour d’un vieil homme attentif et d’une jeune femme lui lisant, sans doute, une page de la Bible ou de quelque autre ouvrage de « sagesse ». (Notons au passage que, dans cette étude, la lectrice semble encore pointer son doigt sur les mots avec attention afin de lire convenablement, contrairement à celle du tableau du Salon, devenue plus urbaine et paraissant parfaitement dominer cette discipline ! La toile officielle se rapproche alors, tout en demeurant plus rustique, des « Lectures » raffinées de Toulmouche ou d’Alfred Stevens, assez nombreuses sur les cimaises à cette époque).
Pourtant, au début de sa carrière surtout, outre les portraits traditionnels, le peintre réalise de petites scènes d’intérieur à une ou plusieurs figures, évoquant la vie quotidienne à l’atelier ou à la maison, poursuivant à travers sa peinture ses idées proches du mouvement réaliste animé par Courbet et Jean-François Millet, et qu’il exprime dans La Vie d’un Artiste(1890), pp. 177 et 178 :
« … On étudiera ce que Gambetta appellera plus tard la nouvelle couche sociale et aussi les décors naturels qui l’environnent. On étudiera plus profondément la rue et les champs ; on s’associera aux passions, aux sentiments des humbles et l’art leur fera les honneurs autrefois réservés exclusivement aux dieux et aux grands… »
Le peintre évoque ici, dans un intérieur modeste et chaleureux, un homme qui se repose au coin du feu, la pipe aux lèvres et un petit verre d’alcool sur la table auprès de lui. Une imposante marmite de fonte est suspendue dans la cheminée au-dessus de la flamme, et il est manifestement satisfait de ce moment de détente et de la perspective de son repas ! Il se détache sur le ton sombre d’une porte. Sans doute était-il un peu las en rentrant chez lui, car il porte encore son chapeau et n’a pas ôté ses sabots ! Ce n’est donc pas un retour de chasse mais de jardinage, peut-être ?… Le sujet est traité dans une palette relativement claire de tons bruns et jaunes chauds, relevés en contraste par une pièce de tissu (écharpe ?) de l’un des tons bleu Vermeer que l’artiste affectionne, laissée négligemment sur le fauteuil. Le visage apparaît très spécifique, les traits « taillés à coups de serpe », d’une brosse rapide. Quant à la main droite, épaisse et rendue d’une seule touche, elle traduit une certaine puissance physique du modèle.
En 1858, l’un des tableaux présentés au Salon de 1859, Le Lundi (Washington University Gallery of Art, St. Louis, Missouri), évoque une scène de boisson dans un café de Courrières où, sans se préoccuper des amis qui l’entourent, une femme en colère vient chercher son époux ivre. Le cadre est assez similaire quant à l’emplacement de la cheminée, également au fond, contre le mur de droite.
Arrêtons-nous un instant sur le « sens » donné à la cheminée dans certaines peintures d’artistes dont le talent s’est développé sensiblement à la même époque que celui de Jules Breton et dans l’esprit du mouvement ou de la tradition réaliste. Dans L’Orage et Le Lundi du peintre artésien, la cheminée n’exprime pas seulement la chaleur réconfortante du feu, elle est associée à l’évocation de scènes dramatiques… La maigre lueur du foyer, tout contre lequel le jeune rapin d’Octave Tassaert (1800-1874) se recroqueville pour se réchauffer et se nourrir de quelques pommes de terre, évoque clairement, dans Un coin de son Atelier, les difficultés de vivre fréquentes chez les jeunes artistes – dont les siennes… (Première de couverture de G. P. Weisberg in The Realist Tradition…). De même, le coin du feu déserté de La Cheminéed e François Bonvin, à ses débuts en 1844 – esquisse traitée de façon étonnamment moderne, par ailleurs – offre au regard d’éventuelles « consolations » qui parlent d’elles-mêmes quant aux difficultés de sa propre jeunesse… Chez le peintre réaliste belge Charles De Groux, cette flamme du foyer accompagne souvent des événements familiaux ou sociaux traduits soit à travers de grands tableaux achevés, comme Le Bénédicité (1861) (version du Musée des Arts Anciens, Bruxelles), soit par de petites études ou dessins liés à l’idée de réconfort apporté par la chaleur se dégageant d’une cheminée, permettant d’exprimer un geste de « Charité » ou une « Tentative de Réconciliation » (collections particulières belges), par exemple.
Tandis que L’Orage et Le Lundi de Breton, cités plus haut, s’inscrivent bien dans l’esprit de ces peintures, Le Repos au coin du feu évoque davantage une scène rustique, intimiste et paisible, de la vie quotidienne à la campagne, faisant ressortir une observation très juste, plutôt objective et naturaliste, du peintre artésien.
Provenance
[Vente, Lille (France), Mercier et Cie, 26 mai 2013, lot356] ; États-Unis, collection particulière.